LE TEMPS
On se demande un peu pourquoi parler d’autre chose. Le temps est le cœur du tout distingué du néant. Se pencher sur le tout, c’est se pencher sur le temps. Le temps est notre patrie, notre bien à tous, notre matière et notre âme. Il est aussi près de nous que l’éternité en est loin. Nous avons du mal à parler de l’éternité parce qu’elle nous est trop étrangère. Nous avons du mal à parler du temps parce qu’il nous est trop familier. Mais de quoi parler d’autre ? Le tout appartient à l’être qui l’a fait surgir du néant. Et il appartient au temps à qui l’être l’a confié.
Le temps pose à peu près autant de problèmes que le tout.
Tout ce qu’on peut dire du tout, on peut le dire aussi du temps. La nature, c’est du temps. La physique, c’est du temps. La vie, c’est du temps. L’histoire, c’est du temps. La Philosophie, c’est du temps. La littérature, c’est du temps.
La peinture, le théâtre, la musique, c’est du temps. L’amour, c’est du temps, et l’argent, c’est du temps : time is money.
Tâchons, pour ne pas trop nous perdre, de procéder, sinon par ordre – quel ordre ? –, du moins par secteurs et par catégories. Commençons par le commencement. Comment commence le temps ? Et d’abord, est-ce qu’il commence ? Le temps n’est pas l’éternité. L’éternité est une absence de temps. Le temps est un refus d’éternité. Le temps a commencé. Il finira. Si le temps n’avait pas commencé, s’il ne finissait pas, il serait lui-même l’éternité. Et il serait permis de l’adorer. Mais, loin d’être immobile, infini, éternel, le temps est la mobilité même. Le temps passe son temps à se jeter vers sa fin, et ce n’est pas en vain que les religions et la sagesse populaire parlent de la fin des temps. L’éternité se confondait avec le rien. On dirait qu’une sorte de bulle enveloppe notre tout et le temps. Une bulle immense dans l’infini pour circonscrire l’espace, une bulle immense dans l’éternité pour circonscrire le temps : dans les deux cas, une bulle.
Une double bulle, qui n’en fait qu’une : l’espace, dans sa simplicité, peut passer pour quelque chose comme du temps dégradé. Les enfants entrent dans la bulle, par le ventre de leur mère, au moment où ils naissent ; et les morts sortent de la bulle au moment d’expirer. Mourir consiste d’abord à rompre avec le temps.
Un autre tout que le nôtre aurait pu surgir du néant. Pour échapper à sa solitude et à son ennui, pourquoi l’être n’aurait-il pas fait passer du possible à la réalité un univers d’esprits éternels qui l’auraient aimé et qu’il aurait aimés ? Autant que nous sachions, les esprits purs n’existent pas, mais, encouragée par les clercs pour des motifs compliqués et divers, l’imagination populaire leur a longtemps prêté, sous le nom d’anges, une paire de grandes ailes blanches.
Toute une hiérarchie d’anges avait été établie par les théologiens du Moyen Age.
Première hiérarchie chœur des séraphins chœur des chérubins chœur des trônes Deuxième hiérarchie chœur des dominations chœur des vertus chœur des puissances Troisième hiérarchie chœur des principautés chœur des archanges chœur des anges
Cet univers était absurde. Mais était-il plus invraisemblable que celui où nous vivons et qui risquerait d’apparaître à des observateurs étrangers et lointains si compliqué et si fou qu’ils seraient bien en droit de douter de sa réalité ? Quiconque ne vivrait pas dans le temps aurait le plus grand mal, non seulement à imaginer, mais même à concevoir cette évidence si quotidienne pour chacun d’entre nous – et pourtant si étrange : le temps.
Le tout commence avec le temps : il se dégage du néant parce que le temps s’en empare. Tombé de l’éternité, le temps est lié à quelque chose de nouveau que nous appelons la matière. La matière est de l’être menacé par le temps. Il est au moins douteux qu’il y ait du temps sans matière. Il est tout à fait sûr qu’il n’y a pas de matière sans temps.
Des Philosophes ont prétendu que ni la matière ni le temps n’avaient de réalité autonome et qu’ils n’existaient, en vérité, que dans l’esprit des hommes : s’il n’y avait pas d’hommes, il n’y aurait pas de temps et il n’y aurait pas de matière. La lecture que nous proposons de l’univers sur le mode de la fable suppose qu’il y a un tout et que les hommes s’y succèdent. Et qu’il y a du temps qui s’écoule dans le tout avant qu’il y ait des hommes pour le penser. Sur cette fable tombent d’accord et saint Thomas d’Aquin et le bistrot du coin.
Sous une forme ou sous une autre – céleste, solide, liquide, gazeuse, la matière, en tout cas, est le seul moyen de mesurer le temps. Le temps est si fluide, si absent dans sa présence, si intérieur – mais à quoi ? –, si proche de l’inexistence malgré sa domination qu’il est impossible de le saisir sans passer par l’espace où se déploie la matière : il n’y a que le mouvement pour mesurer le temps. Il faut que de la matière bouge, se fasse ou se défasse, se déplace ou s’écoule pour rendre sensible le temps : le Soleil qui parcourt le ciel, son ombre sur le cadran solaire, le sable du sablier ou l’eau de la clepsydre, l’aiguille de la pendule, le sucre qui fond dans le thé. Le temps n’apparaît que dans l’espace et à travers le mouvement. Voilà déjà que les choses deviennent un peu plus claires. C’est-à-dire plus obscures.
Le temps à l’état pur peut être vaguement éprouvé par vous, par moi, par chacun d’entre nous, immobile sur sa chaise ou dans le silence de la nuit. Il ne peut être mesuré que par le mouvement d’une matière à l’intérieur de l’espace. Tout est lié à tout à l’intérieur du tout. Mais l’espace est lié si intimement au temps que nous voyons déjà, au loin, sous son grand linceul blanc, le fantôme de l’espace-temps agiter ses chaînes bruyantes et hanter les couloirs de notre vieux château.
« Si tu ne me demandes pas ce qu’est le temps, je sais ce que c’est ; dès que tu me demandes ce qu’est le temps, je ne sais plus ce que c’est. » La formule d’un grand philosophe s’appliquerait très bien au tout, à l’univers, à l’espace ou à l’être. Elle s’applique encore mieux au temps, énigme des énigmes et mystère des mystères.
Puisque le temps est lié à l’espace, nous mesurons d’abord le temps par le mouvement dans l’espace d’un certain nombre d’objets célestes. La Terre tourne autour d’elle-même en un jour. La Lune tourne autour de la Terre en un mois. La Terre tourne autour du Soleil en un an. Les millénaires, les siècles, les semaines, les heures, les minutes, les secondes sont des inventions arbitraires qui peuvent être modifiées en un clin d’œil – et qui l’ont souvent été – par le pouvoir politique. Les jours, les mois, les années sont inscrits dans le tout par le Soleil et la Lune. On peut se demander ce que signifiait le temps lorsque, bien avant l’homme, le Soleil et la Lune n’existaient pas encore. Le temps avant la conscience, est-ce déjà du temps ? Et le temps avant le Soleil et la Lune, avant les années et le jour et la nuit, qu’est-ce que ça pouvait bien être ? Il a fallu du temps au temps pour qu’il devienne le temps. Pour qu’il devienne notre temps, régulier et dompté.
Ce qui se passe au commencement, c’est que quelque chose bouge dans l’immobilité. Quelque chose se met en train.
Quelque chose éclate dans l’éternité infinie et indifférenciée du néant. Ce qu’introduit dans le néant et dans l’éternité la première seconde du temps, ou de ce qui sera le temps, le premier centième, ou millième, ou dix millième de seconde, c’est une différence. C’est autre chose que le néant. C’est autre chose que l’éternité. C’est autre chose que l’infini.
Essayons, s’il se peut, de nous mettre un instant hors du temps, si banal, si familier. Le temps, aussitôt, devient quelque chose de stupéfiant. Au point qu’il devient difficile de penser cette catastrophe qui ne cesse de transformer de l’avenir en passé. Il devient difficile de penser ce que peut être autre chose que l’infini. Autre chose que le néant ? Autre chose que l’éternité ? Comment un tel miracle peut-il devenir possible ? Et puis nous nous secouons, nous reprenons nos esprits, et nous comprenons que cette autre chose, si invraisemblable, mais c’est nous, tout simplement. Ce qui est évident, ce qui est facile à imaginer, c’est l’éternité du néant.
Ce qui est compliqué jusqu’à l’inimaginable, c’est le tout et le temps. Et c’est nous. Peut-être pourrait-on suggérer, dans un langage encore une fois exagérément poétique et romanesque, qu’un désir d’autre chose et d’amour agite l’éternité.
Il suffit à déclencher le plus formidable changement, et le seul, qui ait jamais existé : le tout, le temps, le ciel et la Terre, le monde entier et son train, l’histoire universelle vont succéder au néant.
À peine passe-t-il le bout de son nez, dès son premier pas dans le tout qu’il informe et construit, dès son premier frémissement, le temps sait déjà qu’il est guetté par sa fin. Si le temps ressemble à quelque chose, c’est à une machine infernale. Il y a une rumeur du temps qui est à la fois la musique sublime des sphères et le tic-tac de la bombe. Le temps est une machine infernale déposée dans le tout par un terroriste éternel, plein, comme tout terroriste, d’amour et de cruauté.
On suppose aujourd’hui que l’univers commence, il y a quinze milliards d’années, avec un événement singulier qu’on appelle le big bang. Ce n’est pas beaucoup plus qu’une hypothèse romanesque.
Mais elle semble séduire un certain nombre de savants, peu enclins aux rêveries du lyrisme et de la fiction. Portée à des milliards et à des milliards de degrés de chaleur, d’une densité et d’une masse difficiles à imaginer, une pointe d’épingle minuscule explose. Elle n’explose pas dans l’espace ; elle n’explose pas dans le temps : elle constitue, en explosant, et l’espace et le temps.
L’espace et le temps sont des jumeaux. Mais la carrière des deux frères sera bien inégale. L’espace est un garçon solide et simple, tout d’une pièce, sans le moindre détour, à la physionomie ouverte, aux mœurs patriarcales, et à qui vous pouvez et devez faire confiance. Doué pour l’astrophysique, pour la géographie, pour la mathématique et la stratégie, il serait volontiers marin, géomètre ou soldat. Il règne sur un domaine que vous avez le droit de parcourir en tous sens : vous allez, vous venez, vous retournez sur vos pas, vous tirez sur ses terres tous les plans que vous voulez, et vous poussez toujours plus loin, au-delà du fleuve. Ses propriétés sont très vastes et vous découvrez chaque jour des coins hier encore inconnus. Il est d’humeur égale, sans passions excessives. La vie est commode avec lui. Un peu d’ennui menace, mais les promenades sont si belles ! C’est un homme de plein air, vêtu de cuir et de tweed, toujours prêt à monter à cheval ou à partir en bateau. Il est fidèle et calme, il marche à longues enjambées dans son costume de chasse et le soir, sur la terrasse, le visage cuivré et un verre à la main, il contemple les étoiles en proférant des lieux communs.
Le caractère du temps est autrement difficile. Il est plus pâle que son frère, plus remuant, plus secret, plus difficile à cerner, à juger et à connaître – Plus intelligent aussi. Et moins sûr. C’est un personnage cruel, nerveux, changeant, porté sur le paradoxe, d’une instabilité maladive, toujours prêt à trahir ses amis les plus chers. On dirait qu’il ne dort que d’un œil, qu’il est debout sur une patte, qu’il attend à chaque instant l’occasion de quitter la compagnie et de filer parce qu’il s’ennuie. Faire fond sur lui est une folie où beaucoup se sont laissé prendre.
Cet individu instable, si peu digne de confiance, d’un sexe mal affirmé, adonné à tous les vices et à toutes les drogues, est un charmeur professionnel. Il raconte, le soir, à la chandelle, des histoires merveilleuses où l’amour se mêle à la guerre et qui finissent souvent mal. À la différence de son frère, éclatant de santé, un peu rougeaud, toujours enfant, on dirait que le temps n’a pas d’âge. Il lui arrive, ici ou là, de gambader à la façon d’un jeune homme. Tout à coup, il est très vieux. Mais il est toujours capable de séduire qui il veut.
Et il ne se prive pas de ce don. Les dons, d’ailleurs, il les a tous. Il en joue, il en abuse. Il n’en finit jamais d’échafauder des projets et de construire en Espagne des châteaux magnifiques et destinés à périr. Le comble est qu’il lui arrive de prendre vraiment le pouvoir, de faire vraiment fortune et de connaître le vrai amour. Il est si imprévisible qu’il n’est même pas permis de s’en méfier tout à fait.
Il n’est pas bon à aimer. Il a un faible pour la mort, les fins tragiques, les passions qui se défont et les lents écroulements.
On se demande parfois s’il n’est pas possédé par le mal. Ce garçon si charmant, qui se confond avec l’enthousiasme et avec l’espérance, a un côté démoniaque. Sur ses terres, si immenses, elles aussi, qu’on n’en voit pas la fin, on ne passe jamais deux fois. Il vous invite une fois, avec beaucoup de charme et d’allégresse. Mais le premier séjour est aussi le dernier. Il ne faut pas, sur son domaine, garder l’espoir de revenir : « Chez moi, déclare-t-il avec une odieuse suffisance, on ne retourne pas en arrière. » Quel contraste avec son frère chez qui vous êtes toujours le bienvenu ! Lui est si intraitable dans ses jeux et dans sa cruauté qu’il vous mettrait à mort plutôt que de vous donner une seconde chance.
On peut le soupçonner d’un pouvoir un peu secret, insidieux, démesuré. Il se vante volontiers, et peut-être n’est-ce pas faux, de dominer tous ceux qui ont le bonheur ou le malheur – comment savoir avec lui ? – de tomber sous sa coupe.
On lui attribue des crimes sans nombre. Mais aussi beaucoup de succès. Il est souvent sombre et sinistre et il sait aussi être gai et joyeux. Il regorge d’idées, de recettes, de souvenirs, d’histoires à faire frémir et de contes bleus pour les enfants.
Tous ceux qui ont des projets, des entreprises, des espérances, des craintes aussi, viennent le voir pour qu’il les aide. C’est un fabricant de rêves, c’est un donneur de conseils, c’est un prêteur sur gages, c’est un illusionniste et un agitateur. La jeune fiancée qui va se marier, le banquier qui mijote un gros coup, le savant engagé dans une expérience de longue haleine, le bâtisseur ou l’artiste l’invoquent et le vénèrent au moins autant que le craignent et le haïssent la veuve qui pleure son mari ou le condamné à mort qui compte les jours dans sa cellule ou le fugitif sur le point d’être repris. Il est si contradictoire que les uns assurent qu’ils s’ennuient avec lui et qu’il les fait bâiller à s’en décrocher la mâchoire ; et que d’autres le voient au contraire comme un animateur prodigieux, un marchand de farces et attrapes, une lanterne dans la nuit et une lumière d’espérance, un professeur d’énergie, un maître presque en toutes choses. C’est un prophète et un menteur.
Personne n’est plus mystérieux que le frère si turbulent de notre si calme espace.
Rien n’est plus énigmatique. Rien n’est plus fascinant.
Pourquoi parler d’autre chose, comment parler d’autre chose que de ce temps qui nous emporte, immobile, tumultueux, vers notre mort à tous et qui s’emporte lui-même vers sa fin nécessaire ? Le tout commence avec le temps et s’achèvera avec lui. La brève histoire du tout n’est qu’une brève histoire du temps.
Dans l’éternité infinie, peut-être parce qu’il n’y a rien, tout est donné à la fois. Le commencement du tout – que nous appellerons Création, non pour incliner à l’idée qu’il y a un Créateur, mais pour aller plus vite – consiste à distinguer, à séparer, à diviser, à partager. La Création est une discrimination. D’abord, et avant tout, elle distingue le tout du néant.
Et puis, à l’intérieur du tout, elle distingue les choses les unes des autres. Parce qu’elle est tout amour, elle distingue, bien sûr, pour unir. À l’image même du temps qui se confond avec elle, elle sépare pour rassembler. Mais parce qu’elle est tout intelligence et que le mal la travaille, elle déchire en morceaux l’unité primitive et elle oppose ce qui était confondu. On peut soutenir qu’avec le commencement la guerre succède à la paix, le dialogue au monologue, l’opposition à l’unité, le vocabulaire au silence, la distinction à la confusion, l’espace et le temps à l’infini et à l’éternité. La Création consiste à réduire le bien en pièces pour lui permettre, sur tous les fronts de l’espace et du temps, de lutter contre le mal.
La distinction des choses dans l’espace est d’une simplicité émouvante. Au lieu de rester rassemblées et confondues en un magma sans nom, elles sont séparées les unes des autres et elles coexistent dans leur séparation. Il y a, dans l’espace, le Soleil et la Lune, des atomes et des électrons, le Danemark et le Sri Lanka, le chapeau de mon père et le sac de ma tante sur la table de la cuisine.
Le temps ramasse en lui toute l’infinie complication du commencement du tout. C’est que les êtres s’y succèdent au lieu de s’y juxtaposer. Cette idée de succession, qui est une des clés du tout, est proprement infernale. Il est facile de comprendre que je dors dans une pièce qui est à côté de la cuisine et qui ne se confond pas avec elle. Il est presque impossible de concevoir que du temps succède au temps, que la troisième seconde après le big bang a très vite cessé d’être la deuxième qui n’était déjà plus la première et que le mot temps que je viens d’écrire et que vous venez de lire est déjà loin de moi et déjà loin de vous parce que tout, dans le tout, ne cesse jamais de disparaître.
Il a suffi que l’idée du temps effleure l’éternité pour que le tout commence déjà. Le miracle du temps, c’est que le premier millième de seconde après le big bang comporte déjà, au moins à l’état latent, la totalité du tout jusqu’à sa consommation. Le mot clé du temps n’est pas seulement succession, mais aussi développement. La grotte d’Altamira, le code d’Hammourabi, l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie, la retraite de Russie, et moi en train d’écrire ce que vous êtes en train de lire sommes déjà contenus, à la façon du chêne qui tout entier sort du gland, dans le premier millième de seconde du big bang.
Cette présence, dès le début, de la totalité du tout, jette un rai d’obscure lumière tant sur le mystère de l’origine que sur le mystère du temps. Rien ne nous étonne moins que la promesse du chêne dans le gland ou la présence future de l’adulte dans le nourrisson qui vient de naître : pourquoi nous étonner de la présence cachée de l’histoire universelle au sein de l’éternité ? Quiconque se résigne au mystère inouï du temps est malvenu à faire la petite bouche devant le pourquoi et le comment du commencement du tout. La simple marche du temps, son fonctionnement quotidien, son règne universel qui nous paraît si évident nous posent autant de problèmes que son surgissement un beau jour et le passage singulier de l’éternité au temps.
La domination du tout par le temps suffit à assurer le caractère métaphysique du monde où nous vivons. Il n’est pas sûr que l’histoire, la science, la religion, la philosophie, ni même les pages que vous lisez, parviennent à nous fournir la clé du mystère que constitue le temps. Mais il est tout à fait sûr que nous sommes enfoncés dans le mystère jusqu’au cou puisque le temps nous emporte.
Peut-être en savons-nous maintenant assez pour essayer de répondre à la double question posée par le commencement du tout : pourquoi et comment ? À la question « Pourquoi y a-t-il quelque chose au lieu de rien ? », la réponse est assez claire : « Pour qu’il y ait quelque chose au lieu de rien. » Pour que l’être ne soit plus seul au milieu du néant, pour qu’il ne s’ennuie plus dans un tout qui se confond avec le rien et pour qu’il y ait des créatures innombrables, mêlées d’amour et de mal, qui permettent, à travers le temps, le jeu subtil et tragique de l’histoire et du pardon, seul capable de donner au tout, et peut-être même à l’être menacé par le néant, un contenu et un sens. À la question « Comment le tout peut-il surgir du néant de l’infini et de l’éternité ? », on répondra que son origine, pour mystérieuse qu’elle soit, ne l’est pas beaucoup plus – et l’est peut-être même moins – que l’alternance régulière du jour et de la nuit, fondée sur un système invraisemblable dont nous connaissons le mécanisme mais dont nous ignorons les fondements, pas beaucoup plus – et peut-être même moins – que les transformations successives du désir en amour, de l’amour en gamètes, des gamètes en fœtus, du fœtus en fonctionnaire ou en aventurier, du fonctionnaire ou de l’aventurier en cadavre et en souvenir.
Il n’est pas interdit, mais il n’est pas suffisant, de soutenir la thèse défendue par un certain nombre de bons esprits : le tout n’est que le fruit du hasard et de la nécessité. Les élèves de terminale savent que le hasard n’est qu’un croisement de nécessités et que la nécessité est un système lié si étroitement à l’espace et au temps qu’expliquer le temps par la nécessité, c’est expliquer le temps par le temps. Ce que nous appelons nécessité dans l’espace et dans le temps – le sucre fond dans le thé, les fruits mûrissent, le soleil se lève, nous mourrons tous, le carré de l’hypoténuse est égal à la somme des carrés des deux autres côtés – renvoie de toute évidence à autre chose, comme le temps lui-même renvoie aussi à autre chose. Le temps est la nécessité même, mais quelle est la nécessité de cette nécessité ? Il est nécessaire que votre corps finisse par s’évanouir, que la Terre tourne autour du Soleil, que les trois angles d’un triangle euclidien soient égaux à deux droits et que la réalité de l’univers puisse être traduite par les nombres en termes mathématiques. Cette nécessité est-elle tombée du ciel ? Si l’on veut dire par là qu’elle arrive comme des cheveux sur la soupe et qu’elle relève du hasard ou de l’arbitraire : bien sûr que non. Mais si l’on veut dire qu’elle suppose une autre réalité, plus profonde et moins changeante que le tout d’apparences et d’illusions où nous vivons : bien sûr que oui.
Pour dire la même évidence autrement, ce n’est pas parce qu’il y a de la nécessité qu’il y a de l’espace et du temps, c’est parce qu’il y a de l’espace et du temps qu’il y a de la nécessité.
Et avant d’être enracinée dans le tout, la nécessité est enracinée dans l’être comme le temps lui-même est enraciné dans l’éternité.
Par quelque bout qu’on le prenne, et même pour le partisan le plus ardent d’un rationalisme légitime et d’un déterminisme vacillant sous les coups des théories du chaos et de l’incertitude, le temps est un roman formidable. Je ne prétends pas ici qu’il y ait un auteur à ce roman. Mais j’hésite aussi à croire qu’il se soit écrit tout seul. Que ce chef-d’œuvre incomparable soit le fruit du hasard semble difficile à soutenir. On veut bien croire que l’univers, la matière, l’histoire, l’homme lui-même, avec ce qu’ils ont d’improvisé et parfois d’insensé, doivent leur existence au hasard. Que le temps, si parfaitement réglé dans son invraisemblance, ait surgi du hasard est une idée bouffonne. Disons, pour faire bref, qu’il constitue le lien, tout fait de nécessité à l’exclusion de tout hasard, entre le néant et le tout, entre l’être et l’existence, entre l’éternité et une histoire qu’il ne constitue pas seulement, mais qu’il rend possible et qu’il fonde, et puis n’en parlons plus.
Mais parlons-en encore.
Rien ne nous est plus proche ni plus familier que ce temps si plein de mystère. Le temps est le modèle de la lettre volée qui s’étale sur la table et que personne ne peut voir parce qu’elle crève les yeux de tous. C’est parce qu’il est si près de nous que le temps est si loin. C’est parce qu’il est nous-mêmes qu’il nous est étranger. Tout le monde n’est pas allé à Zanzibar ou au Yucatan, tout le monde n’a pas connu la morsure de l’ambition ou de la jalousie, tout le monde n’est pas versé dans le calcul intégral ou dans l’idéalisme transcendantal. Mais tout le monde sait tout du temps – et autant que les plus savants c’est-à-dire presque rien.
Le temps est composé de trois parties inégales. Deux sont énormes et pour ainsi dire infinies, ou au moins indéfinies : le passé et l’avenir. La troisième est minuscule jusqu’à l’inexistence : le présent. On pourrait d’ailleurs soutenir qu’aucune de ces trois parties n’a vraiment d’existence : le passé, parce qu’il n’existe plus ; l’avenir, parce qu’il n’existe pas encore ; le présent, parce qu’il est à chaque instant, et malgré sa permanence, en train de s’évanouir. Tout est étrange dans le temps. Commençons par le passé qui peut, à tort sans doute, se présenter à nous comme un peu moins incompréhensible que le présent et l’avenir.
Le passé est très fort. En un sens, il est très faible : un ennemi enterré et tombé dans le passé est moins à craindre qu’un vivant qui se dresse devant nous. Une douleur passée, quoi qu’on en dise, fait moins mal que le coup au moment où il est porté. Et personne n’échangerait un bonheur présent ou à venir contre un bonheur passé. Lorsque le dentiste se penche vers vous et vous murmure à l’oreille : « Là ! Là ! Crachez maintenant, c’est passé », le soulagement s’empare de vous : ce qui est passé est passé. Mais pour disparu qu’il soit, rien ne peut jamais effacer le passé. Le passé est faible parce qu’il est mort. Le passé est très fort parce que personne, jamais, et même pas Dieu, ne pourra faire en sorte qu’il n’ait pas existé. Le passé est du temps tombé dans le néant et frappé d’éternité.
Il n’est pas impossible de changer le sens du passé : c’est un exercice assez cher aux grandes âmes. Le regret, le remords, le repentir, la grâce, l’ambition, l’amour, la volonté, le pardon sont tout à fait capables de transformer le passé. Mais il leur faut faire avec ce qu’ils ont : il ne leur est pas permis d’effacer l’événement, il leur est seulement permis de le transfigurer. On ne sait jamais très bien ce que le passé nous réserve. Et il est pris pourtant dans des glaces éternelles. Ce qui est passé est passé – mais aussi inscrit à jamais dans le grand livre de l’histoire qui se gonfle à chaque instant de nouveaux épisodes qui s’ajoutent aux précédents, leur donnent peut-être un sens nouveau et ne les détruisent pas.
Le tout n’est jamais semblable à lui-même parce que la masse du passé ne cesse de l’accroître. Ce qui fait la singularité extraordinaire du big bang, c’est qu’il constitue le seul événement de l’histoire à n’avoir pas de passé. Le passé pèse sur l’avenir de son poids écrasant. L’absence de passé confère au big bang la seule liberté qui ait jamais existé dans le tout.
Dieu, qui est tout-puissant puisqu’il est éternel et infini, n’exerce pas sa liberté d’action dans son éternité sans bornes qui se confond avec le néant. Il ne l’exerce pas non plus dans notre tout qu’il a livré au temps et au mécanisme implacable de la cause et de l’effet où il n’intervient pas. Il n’y a qu’une occasion où sa liberté se déploie et se déchaîne : c’est juste avant le commencement, dans ce no mans land métaphysique où le commencement va commencer mais où il n’a pas encore commencé. Au premier centième de millième de seconde du big bang, il est déjà trop tard : le temps est déjà en route, le jeu de la cause et de l’effet est déjà enclenché. Dieu a déjà passé le relais, il s’est déjà retiré dans l’ombre de son éternité : il a confié le tout aux mains de la nature, qui le confiera plus tard, beaucoup plus tard, dans quinze milliards d’années, aux mains d’un troisième larron, un nouveau venu arrogant qui succédera à la fois à la nature et à Dieu et qu’on appellera l’homme.
Dieu n’est libre qu’un instant, un instant sans pareil, un instant de gloire et de terreur, un instant plus bref encore que l’éclatement du big bang : l’instant qui se situe entre l’éternité et le temps, entre le néant qui est tout et le tout qui n’est que néant, entre sa décision de créer l’univers et la création de l’univers.
Cet instant, qui n’est pas dans le temps, est encore dans l’éternité. Il est donc permis de dire que Dieu ne cesse jamais d’être tout-puissant et libre. Mais il n’est libre et tout-puissant qu’au moment de créer le temps, l’univers et le tout qu’il a pourtant décidé de créer de toute éternité. À l’instant où il les crée, à la marge, à la frange, au bord imperceptible du néant et du tout, la liberté éclate. Elle est parfaite et sans limites. N’importe quoi peut tomber du néant éternel. Par un mystère qui nous dépasse et que nous avons essayé d’éclaircir tant bien que mal et plutôt mal que bien, ce qui en tombe, c’est le temps.
À l’instant du big bang, le temps n’est fait que de futur. Il n’y a pas de passé dans le temps du big bang. Mais le passé, si l’on ose dire, a un bel avenir. Il va prendre sa revanche.
Depuis quinze milliards d’années et pour les milliards et les milliards d’années à venir avant la fin du temps, le passé fait sa pelote. Il se gonfle, il s’accroît, il dévore à chaque instant sa ration de futur. L’avenir, à chaque instant, perd un peu de sa substance et de son intégrité. Le passé, à chaque instant, engrange un peu de temps mort.
Il n’est pas impossible que le tout s’écroule un jour sous le poids de son passé. Pour chacun d’entre nous, le grand roman du tout se répète en petit, en dégradé par le temps.
Nous n’avons, à la naissance, pas d’autre passé que celui du monde autour de nous, qui pèse déjà assez lourd, et celui des parents qui nous ont faits et que nous appelons hérédité. À l’enfant en train de naître, on peut promettre n’importe quoi : qu’il sera peintre, clochard, cardinal ou postier. Tout est ouvert. Mais, comme pour un roman qui s’écrit page après page, le passé, peu à peu, accentue sa pression. Bientôt, il n’est plus possible d’écrire n’importe quoi comme à la première ligne, de devenir n’importe qui comme dans les premiers jours. Le passé peu à peu l’emporte sur l’avenir.
Quand le passé envahit tout, quand il ne laisse plus à l’avenir le moindre espace où se déployer, la mort est déjà là. Ce qui se passe dans la vie de chacun se passe aussi dans le tout.
Triomphant, plein de projets, roulant ses mécaniques, dépositaire de l’espoir, capitaine de cavalerie, l’avenir mène contre le passé, aux vêtements de petit-bourgeois, à la mine de croque-mort ou de chanoine apeuré, et pourtant déjà vainqueur de son ennemi trop brillant, un combat d’arrière-garde.
On n’en finira jamais. Voici l’avenir qui s’amène. Il frappe à la vitre, il cogne à la porte. Il est impatient d’arriver. Le passé est la patience même : il attend sans se lasser. L’avenir est impatient. Peut-être parce qu’il est lié au souvenir et au culte des morts, le passé a quelque chose de religieux. L’avenir a quelque chose de militaire. Le passé joue de l’orgue.
L’avenir sonne du clairon. Le passé est derrière. Derrière quoi ? On ne sait pas. L’avenir est devant. On dirait, ne me demandez pas pourquoi, que le passé est féminin. Des fruits.
Des parfums. Des assiettes et des draps empilés dans des armoires. Une odeur entêtante de foin coupé et de bois.
L’avenir est affreusement viril. Même s’il arrive aux femmes de le dominer, ce sont des rêves d’homme qui l’habitent.
L’argent, le pouvoir, la violence, les machines sont du côté de l’avenir. Le feu dans la cheminée est du côté du passé. Le passé est tiède comme un corps de femme. L’avenir est un glacier qui brille sous le soleil.
Où est l’avenir ? Question absurde. Nulle part. L’avenir, comme le passé, est aussi incompréhensible, et à mon sens beaucoup plus, que l’éternité. Il nous est plus proche pour la seule raison qu’il va se changer – brièvement – en présent avant de tomber dans le passé. On peut passer son temps à rêver sur cette ahurissante alchimie. Imaginons, s’il se peut, un esprit venu d’ailleurs et qui ne saurait rien du temps.
Comment lui expliquer ce qui se trame dans ce tout où aspirent à surgir des choses, des idées, des passions, des constellations d’événements ou de situations qui n’ont de statut dans aucune langue puisqu’elles n’existent pas encore, mais qui, venant de plus ou moins loin, surgissant du possible à la façon d’un fruit mûr ou déboulant de l’inconcevable, sont déjà en route vers la réalité ? Le passé, on n’en parle plus. Il pèse sur nous de toute sa masse et il se nourrit à chaque instant d’un peu de présent hors d’usage, d’un peu d’avenir consumé. Mais enfin, on le connaît, on l’a aimé ou détesté, on a vécu avec lui du temps de sa splendeur et de son activité. L’avenir, personne n’en sait rien. C’est l’inconnu dans la maison. Le passé est une vieille dame qu’on a beaucoup fréquentée. L’avenir est un jeune insolent qui arrive sans crier gare, ses longs cheveux au vent et les mains dans les poches. On se dit obscurément, et Dieu seul sait pourquoi, qu’il devrait ressembler au passé. Que le soleil va se lever, que les hommes mourront, que des enfants vont naître, qu’on peut faire confiance au tout et qu’il ne va pas exploser. Et, en effet, il n’explose pas. Voilà quinze milliards d’années que l’avenir débarque dans le tout, apportant avec lui des planètes en fusion et des soupes primitives, des explosions cosmiques et des torrents de lave, des famines et des guerres, des inondations, des désastres, des traités de paix, des mariages, des fortunes fabuleuses, de grands bonheurs et de grands malheurs. Il n’a pas détruit le tout : il l’a plutôt construit. Le tout n’a pas volé en éclats. Il semble assez raisonnable de penser que l’avenir, dont il faut se méfier comme de la peste, est plutôt là pour servir le tout que pour le saboter.
J’écris ces lignes aujourd’hui, j’aurais pu les écrire il y a deux siècles ou il y a six millions d’années s’il y avait eu quelqu’un en ce temps-là pour écrire quoi que ce fût. Il n’est pas tout à fait sûr que je pourrais les écrire dans cinq milliards d’années.
L’avenir est imprévisible. Impossible de jurer qu’il sera toujours égal à lui-même. S’il fallait parier à tout prix, je parierais pour un avenir acculé par le passé aux dernières extrémités.
Je crois à l’avenir de l’avenir, je crois encore davantage à l’avenir du passé. Je crois qu’il arrivera un moment où le tout n’aura plus d’avenir et où il ne sera plus que passé.
C’est une vision des choses assez simple, et même un peu naïve – Elle naît du sentiment qu’il y a une symétrie entre l’origine et le terme et que la fin est l’inverse du commencement.
Au moment du big bang, il n’y avait pas de passé et le tout n’était qu’avenir. À la fin du tout, il n’y aura plus d’avenir et tout ne sera plus que passé.
Quand l’avenir sera épuisé et que le passé aura tout envahi, une autre question surgira : celle de la trace laissée par un tout qui se sera enfoncé dans le passé. Quand quelque chose disparaît ou quand un vivant meurt, ils laissent une trace dans le tout. On se souvient d’eux quelque temps et, lorsque l’oubli les submerge, ils constituent tout de même une partie minuscule de ce passé du tout d’où un avenir continue à surgir. Mais quand tout aura disparu et qu’il n’y aura plus d’avenir, quel sera le statut du passé ? Qui se souviendra de lui ? Le tout tombera-t-il au rang d’un secret qui ne sera le secret de personne ? Faut-il supposer qu’il retournera dans l’éternité du néant d’où il était sorti et qu’il se confondra à nouveau avec un tout qui sera l’autre nom du rien ? Et que tout se passera comme s’il n’avait jamais existé ? On m’assure que les partisans du big bang hésiteraient entre deux solutions au long problème du tout. Les uns soutiendraient que l’univers poursuivra jusqu’à la fin l’expansion commencée avec l’explosion primitive ; les autres, que l’expansion en viendra à se renverser en contraction et qu’un « big crunch » succédera au big bang originel : l’univers alors n’en finirait jamais d’alterner, en accordéon, les phases de contraction et d’expansion. Le débat devait être arbitré par je ne sais quelle mesure de la matière cachée de l’univers.
Et voici que l’affaire serait tranchée et que les savants auraient opté en faveur d’une expansion continue. Le tout ne reviendrait pas, en un « big crunch » final, aux dimensions minuscules qui avaient marqué le big bang, l’expansion commencée avec l’explosion primitive se poursuivrait jusqu’à la catastrophe finale et l’univers ne serait pas éternel. Cette version de la fable me séduit plus que l’autre. Le temps n’est qu’une bulle qui n’a pas le droit d’aspirer, même sous forme d’accordéon, à une éternité interdite. Commandé par son début, le tout ira à sa fin et ne repartira pas.
Il rejoindra alors le néant d’où il était sorti et il retrouvera l’éternité. Mais comment ne pas se demander si, après la parenthèse de notre tout et du temps, l’éternité, où il ne se passe jamais rien, sera la même qu’avant ?
On a gardé pour la bonne bouche ce qu’il y a de plus simple dans le temps. Et, bien sûr, de plus compliqué : le présent.
Les banquiers, les demeurés, les majors de l’ENA, les idiots de village, les enfants de cinq ans ont une idée du présent : « Ben, quoi ! C’est maintenant. » Nous vivons dans le présent. Le passé est absent. L’avenir est absent. Seul le présent est présent.
Ce qu’il y a d’un peu troublant, c’est qu’il ne suffit pas de dire que nous vivons dans le présent : nous ne vivons que dans le présent, nous ne cessons jamais de vivre dans le présent. Or, tout le monde sait que le présent ne dure pas, qu’il s’évanouit, qu’il s’enfuit, qu’il passe, disent les poètes, comme l’eau qui coule et comme les roses. Voilà déjà un peu de mystère qui se pointe derrière l’évidence : le présent est toujours là, mais c’est pour filer aussitôt. Le présent est toujours là, mais plutôt sur le mode de l’absence. Il est permanence et évanouissement, continuité et renouvellement.
Rien n’est absent comme le présent. Rien de plus présent que cette absence.
C’est que ce présent où nous vivons et qui nous accompagne tout au long de notre vie est un petit bonhomme de rien du tout entre les deux colosses qui l’encadrent : le passé et l’avenir. Le passé et l’avenir sont des machines énormes. On dirait deux forêts impénétrables, deux jungles, deux mastodontes symétriques. Au milieu, minuscule, effarée, ne pensant qu’à s’enfuir et à se jeter du sein de l’avenir dans les bras du passé, une abeille prise au piège : le présent.
Le présent est une abeille, une marionnette agitée, un peu semblable à Charlot coincé par deux malabars, une mince tranche de jambon prise en sandwich entre les deux tartines du passé et de l’avenir, une asymptote aussi : il tend vers zéro et, grâce à Dieu, n’y parvient pas.
Qu’il tende vers zéro est une évidence de tous les instants.
Il est tellement évanescent qu’il est impossible de le saisir.
C’est le jeu le plus vain que d’essayer de le cerner et de mettre la main dessus Le moment où je parle est déjà loin de moi.
On n’arrête jamais un présent toujours en train de fuir. À la limite, le présent est plus absent que le passé qui n’existe plus et que l’avenir qui n’existe pas encore. C’est que le passé a existé et que l’avenir existera : le présent, lui, a du mal à jamais exister. Entre les escadrons de l’avenir qui déferlent à perte de vue et le rouleau compresseur des chars d’assaut du passé, il n’y a de place pour rien. Tout ce qui n’est plus avenir est déjà du passé. Entre le passé et l’avenir, on ne glisserait pas le petit doigt ni une feuille de papier à cigarettes. Le présent est une marge, une frange, une écume, un éclair dans une longue nuit : c’est une abstraction. Il n’a aucune réalité.
Un chirurgien du temps ne le trouverait pas sous son scalpel.
On peut soutenir qu’il n’existe pas.
L’ennui est que nous passons notre vie entière sur cette crête irréelle, dans cette absence d’existence. Le tout se déploie dans cet évanouissement. L’univers subsiste dans un présent éternel qui s’effondre à chaque instant entre le passé et l’avenir. Nous habitons dans quelque chose qui n’a pas la moindre réalité et ce que nous appelons le réel est, sinon un mirage, du moins un piège métaphysique où tombe et brille tout ce qui existe. Le monde surgit dans cette convulsion de l’être sans la moindre épaisseur que nous appelons le présent.
Toute la réalité du tout se tient à chaque instant en équilibre instable sur cette absence de réalité.
Malgré les rêveries de philosophes qui réduisent l’univers à une création de l’esprit, le monde réel existe. Nous avons mal, nous avons faim, nous pleurons, nous sommes heureux. Mais tout se déroule sans cesse dans ce paroxysme de la disparition, dans ce triomphe de l’abolition que nous appelons le présent. Le comble est que, toujours en train de s’évanouir au profit du passé, le présent est toujours en train de renaître au détriment de l’avenir. Il disparaît, il reparaît et nous flottons, immobiles, emportés par le torrent qui ne s’arrête jamais, sur la crête des abîmes. L’homme est un échec triomphal au sein d’une fantasmagorie : un paradoxe dans un paradoxe. Nous ne cessons d’exister, le tout ne cesse de se poursuivre dans un éternel présent qui n’est qu’une chute sans répit dans le néant et la mort. Nous passons notre temps dans quelque chose d’évident et d’obscur dont la réalité n’est pas le fort et dont l’existence est douteuse.
Impossible de montrer plus clairement qu’en les plongeant dans le temps que l’existence du tout et des hommes est d’abord métaphysique. On ne sait pas qui est derrière cette démonstration éclatante – ni même s’il y a quelqu’un. Peut-être n’y a-t-il personne ? Peut-être est-ce une conspiration du temps, du néant et de l’être ? Ce qui semble douteux, c’est que le temps soit notre invention personnelle à vous et à moi, et aussi que puisse être mise sur le compte du hasard son architecture implacable et subtile. Ce qui est sûr, c’est que le temps suffit à conférer au tout, dont il est l’étoffe et le cœur, une dimension métaphysique – Qu’est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire que c’est compliqué à force d’être simple et que les progrès de la science auront du mal à en venir à bout.
La science domine tout ce qui est dans le temps – mais seulement ce qui est dans le temps. Rien ne lui échappe – sauf le temps. Le temps garde en lui et protège le mystère des origines. Il nous nargue.
Il nous livre tout ce qui se déroule grâce à lui et en lui. Mais son être et son sens, il nous les refuse avec constance. Nous saurons tout du Soleil, de la Lune, des planètes, des galaxies, des atomes, des électrons et de ce qui les constitue. Nous ne saurons rien du temps. Quand les historiens étudient le passé, c’est des seuls événements du passé qu’il s’agit. Et quand politiques ou économistes parlent de l’avenir avec cette naïveté grave et sans cesse démentie qui fait leur charme malgré eux, ce sont encore des événements qu’ils évoquent et anticipent. Toujours le contenu et jamais le contenant. Le mécanisme du passage de l’avenir au présent et du présent au passé – les trois hypostases du temps, comme on dit – nous échappe complètement. Il est aussi mystérieux que l’éternité, que l’infini ou que l’être.
Nous nous en accommodons à merveille. Nous nous inquiétons de la mort parce qu’elle nous arrache à la vie et parce qu’elle nous fait peur. Nous débattons de l’Etre suprême parce qu’on peut tout en dire et n’importe quoi qu’il existe, qu’il n’existe pas, qu’il règne, qu’il ne règne pas, qu’il récompense les bons et qu’il punit les méchants ou qu’il s’en fiche complètement. Nous nous occupons du sexe, du pouvoir, de l’argent parce que c’est aux yeux de chacun le sérieux de l’existence. Nous nous intéressons à la science parce que le mystère de la nature nous tourmente et que nous voulons agir sur elle. Et à l’art parce que nous avons besoin d’être consolés. Mais personne ne s’occupe du temps qui nous paraît aller de soi. We take it for granted. Quoi de moins évident, pourtant, quoi de plus surprenant, et même de plus terrifiant, que ce tout autour de nous et en nous qui n’est pas encore et qui n’est déjà plus et qui explose, entre-temps si l’on peut dire, en une sorte d’orgasme éternellement ponctuel que nous appelons le présent parce qu’il l’est à chaque instant tout en ne cessant jamais de tomber dans l’absence ? Faut-il que nous soyons absorbés dans ce temps et qu’il nous soit consubstantiel jusqu’à la moelle de nos os pour que nous ne fondions pas en larmes à sa seule pensée et que nous ne nous asseyions pas, hagards, sur le bord de la route à méditer, en vain bien entendu, sur l’énigme qu’il nous propose ! Nous ne sommes même pas capables de décider si le temps est en nous ou si nous sommes en lui.
Le temps s’en va, le temps s’en va, ma Dame. Las ! Le temps non, mais nous nous en allons...
Plus encore que le tout et beaucoup plus que nous-mêmes, dont nous commençons à savoir presque tout, nous ignorons d’où il vient. Et si nous nous doutons bien, obscurément, que, comme le tout et nous-mêmes, il s’en va vers sa fin pour périr un beau jour, nous ignorons quand, sous quelle forme et comment. Ce qui nous est le plus proche, aussi proche que notre corps, que nos mains, que nos yeux, aussi proche que notre volonté et que nos sentiments, nous est radicalement étranger. Aussi étranger que l’éternité dont nous ne pouvons rien savoir parce que nous appartenons à ce temps dont nous ne savons rien non plus.